Les risques liés à l’exercice du journalisme d’investigation ont, selon toute vraisemblance, de beaux jours devant eux. L’interpellation du journaliste Cheikh Yérim SECK suite à ses fracassantes révélations quant aux tenants, aboutissants et véritables montants sur ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire BATIPLUS, vient pour ainsi dire nous donner une meilleure idée de l’activité suicidaire que représente l’enquête journalistique dans des pays comme le nôtre, où la collecte, le traitement et la diffusion d’informations ultra sensibles réveille encore de tragiques susceptibilités.

Le placement en garde-à-vue du journaliste Cheikh Yérim SECK, ne peut pas à vrai dire laisser indifférent le Sénégalais lambda, à fortiori ses confrères particuliers que nous sommes. Particuliers, parce que comme c’est clairement mentionné dans la devise de Dakarposte, nous avons fait le pari de faire du journalisme d’investigation.
Car l’homme (Yérim SECK), malgré son caractère problématique, a la réputation d’être un notable dénicheur de scoops. Ce qui fait justement que même ceux qui ne l’apprécient pas trop sont bien souvent tenus de prendre très au sérieux ses fracassantes révélations, jusqu’à ce que la suite des évènements lui donne tort ou raison.

Cela dit, nous nous alignons clairement du côté de ceux d’entre les Sénégalais qui estiment que sa garde-à-vue se justifie difficilement, au regard du caractère plus ou moins cosmétique des griefs qui lui sont adressés. En effet, s’il est vrai que son refus de révéler ses sources est le motif essentiel de l’accablement dont il fait l’objet, nous ne pouvons, à vrai dire, n’y voir qu’une grossière aberration, étant entendu que la charte fondamentale de l’exercice du métier enjoint le journaliste de ne jamais livrer son informateur, même sous la plus mortelle des pressions.

Il est vrai que qu’on pourrait reprocher à l’ancien collaborateur de Jeune Afrique d’avoir commis une erreur de communication pour avoir ” martelé” cette somme astronomique sans avoir pris en amont la précaution de détenir des preuves concrètes pour justifier ses allégations. Mais de là à tenter de lui coller un mandat de dépôt, nous pensons que c’est une décision plus ou moins dénuée de patience et de discernement, dans la mesure où elle ne contribue pas à délester la bulle de ce supposé scandale de son lourd poids de suspicions.

Rachelle Sleylati : l’agneau du sacrifice ?

A vrai dire, à étudier de très près cette “bombe” telle qu’elle se présente, on ne peut manquer de se demander si la dame Rachelle n’est pas fichée tout bonnement comme l’indispensable agneau du sacrifice par ces “thésauriseurs indélicats” pour reprendre l’autre, que le sieur Yérim a présenté comme d’incorrigibles délinquants financiers à col blanc. Parce qu’après tout, à supposer même qu’elle ne soit pas innocente sur toute la ligne, elle a tout de même gravement accablé ses accusateurs, preuves à l’appui. Cet état de fait étant têtu, les enquêteurs ne devraient-ils pas alors, avant tout, placer au cœur de leurs préoccupations l’étude du niveau de responsabilité des personnes incriminées ?

Arrêter Rachelle et l’inculper à ce stade de l’évolution du problème n’a aucun intérêt. Car le véritable enjeu de l’enquête, pensons-nous, c’est un enjeu de transparence sur la véracité ou non d’une activité de blanchiment d’argent portant sur des montants astronomiques qui seraient, pendant plusieurs années, exportés vers l’étranger.

Autrement dit, aujourd’hui, pour se laver de tout soupçon de protection en faveur des accusés (Christian Samra et les destinataires de ses lourdes valises), le Parquet, ne serait-ce qu’à titre préventif, se devait de mettre aux arrêts tous les pontes incriminés. Aucun d’entre eux ne devrait bénéficier de quelque liberté sur la base d’un contrôle judiciaire. Parce que, à vrai dire, aux yeux d’une large opinion, il est quand même choquant de soustraire à l’air libre de simples accusateurs et, parallèlement, de laisser le loisir à des expéditeurs d’argent noir (ou en tout cas supposés comme tels), à des porteurs de valises et à des récepteurs, tous dûment identifiés, de circuler librement.

Lire aussi l’article : Le Directeur général de « Batiplus » démissionne

L’éminentissime romancier réaliste Honoré de Balzac, dépeignant ce ” Machin” qu’il n’appréciait pas trop, affirmait que ce qui est embêtant avec Dame Justice est qu’elle ressemble à un filet dont les mailles retiennent des fourmis et laissent passer des éléphants. Et hélas, bien souvent, les justiciers de sous nos Tropiques ont la fâcheuse tendance de ne poser que des actes de nature à donner raison à l’auteur du Père Goriot. Et nous sommes d’autant plus fondés à nous aligner à sa thèse que, si à la place de ces gros bonnets et très “liquides” sujets libanais (à qui on prête des opérations frauduleuses aussi énormes) il y avait de vulgaires délinquants financiers issus de lointaine banlieue, on ne perdrait certainement pas de temps pour les inquiéter.

Question de bon sens !

Nous voudrions par ailleurs nous arrêter un instant sur le chef d’accusation porté contre la dame Rachelle Sleylati. Sans aucunement chercher à préjuger du résultat que produira l’enquête, permettez-nous d’avouer que nous sommes profondément habités par un sentiment de scepticisme, et pour cause.
Comment une simple responsable de coffre-fort peut-elle jouir d’une si grande légèreté en termes de contrôle continu et ce, pendant de longs mois, au point d’en arriver, sans réveiller le moindre soupçon, de pouvoir subtiliser cette somme astronomique ? Cette possibilité se serait-elle avérée qu’on serait, alors, en droit de penser que BATIPLUS n’est pas une macro-entreprise rigoureusement structurée, mais une vulgaire quincaillerie de banlieue appartenant à un analphabète. Et à supposer même que la ” caissière” Rachelle ait subtilisé autant d’argent du coffre-fort en question, le retrait frauduleux d’une si folle fortune s’est-il fait sentir sur son train de vie durant tout ce temps ?

Ce ne sont pas à vrai dire des questions de ce type qui manquent pour nous conduire finalement à la conclusion qu’il est bien possible qu’on soit en présence d’un cynique spectacle où des assassins de classe exceptionnelle indiquent la direction prise par un témoin gênant, et ce, après avoir subrepticement glissé le couteau de « leur » crime dans sa poche.

Dakarposte