Le débat sur le « mauvais » traitement infligé aux talibés a encore refait surface suite à un article paru dans la presse faisant état d’un maître coranique qui enchaînait ses talibés dans un daara. De prime abord, l’image a des allures esclavagistes. Et comme toujours, l’opinion choquée s’est indignée que cela puisse passer dans un pays dont la Constitution, les lois et les conventions internationales ratifiées sanctionnent de telles pratiques. En tant qu’ancien « ndongo daara », je suis dans l’obligation de dire ce que j’en pense.

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Un petit rappel. A l’âge de quatre ans, je fus envoyé par mes parents dans un daara et j’y ai passé quatre ans. Quatre ans durant lesquels j’ai subi toutes sortes de tortures…jusqu’à perdre mon œil droit. Malgré tout, j’y ai appris la VIE. Malgré mon jeune âge, j’ai appris à être un MUSULMAN.

L’objectif de ce récit de ma vie est de faire comprendre aux uns et aux autres qu’il est certes impératif voire urgent de moderniser les daaras, mais ce processus nécessite une large concertation et l’Etat doit prendre ses responsabilités.

L’enseignement dispensé dans les daaras a pour finalité d’éduquer l’homme de façon générale ; le former religieusement afin de faire de lui un être équilibré, qui accomplit « la Ibaada » c’est à dire l’ensemble des actes d’adoration de Dieu, de professer « la Tawhid ou la profession de foi» qui est l’affirmation de l’unicité de Dieu, mettre des érudits à la disposition et au service de la communauté musulmane…dans un monde de plus en plus pervers où les valeurs religieuses sont reléguées au second plan.

Les daaras conservent toujours la méthode traditionnelle. Pour assimiler le Coran qui est la Livre Saint, le Tafsir, les Hadiths ou les traditions prophétiques, les Kitabs ou les productions littéraires…, le « ndongo daara » doit obligatoirement « souffrir ». Le savoir doit s’acquérir dans la contrainte ; il doit être introduit dans l’enfant par la pression. Cette méthode est une tradition qui remonte au prophète à qui l’Ange Gabriel a transmis les premiers versets en le serrant comme pour le torturer. Allah le TOUT PUISSANT a choisi un intermédiaire ( l’Ange Gabriel) pour transmettre son message au Prophète Mohamad (PSL). C’est ce qui justifie le choix dogmatique des daaras. La méthode a l’avantage d’inculquer à l’enfant, mieux que toute autre école, des valeurs comme l’endurance, le pardon, l’humilité et la foi musulmane.

Malgré toutes les souffrances qu’endurent les talibés, chaque année, des dizaines de milliers sont envoyés par les parents dès leur plus jeune âge, vivre et étudier dans les daaras. Une pratique enracinée dans les traditions religieuses et culturelles du pays.

Le constat est général. Les conditions de vie et d’hébergement dans les daaras sont caractérisées très souvent par un habitat exigu et insalubre ; de nombreux talibés souffrent de grave malnutrition, de maladies, de la violence corporelle et des blessures non soignées.

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En tant qu’ancien « ndongo daara », je ne souhaite à aucun enfant de vivre ce que j’y ai enduré.

Le Sénégal, en plus de sa législation, a ratifié plusieurs conventions qui criminalisent la maltraitance des talibés. L’application de la loi dans toute sa rigueur conduira à des sanctions pénales pour tout maitre coranique contrevenant. Cependant, compte tenu de la forte influence de la religion, de tels procès n’aboutiront jamais ou presque. L’influence des Khalifes généraux des différentes confréries est un obstacle incontournable pour les pouvoirs publics. Alors que l’amélioration des conditions des talibés est une obligation.

La pratique des daaras doit être améliorée dans le sens de permettre aux talibés d’être entretenus et nourris. Certains marabouts à l’image de Serigne Saliou Mbacké ont montré l’exemple qu’on peut réussir l’inculcation à l’enfant d’une éducation coranique sans violence sous toutes ses formes. En effet, le cinquième Khalife général des mourides qui avait implanté plusieurs daaras à travers tout le pays interdisait les sévices corporels. Dans les daaras comme Khelcom, un système est mis en place pour « fabriquer » des hommes comme ceux-là qui ont eu la chance de s’y rendre. Ils y sortent en musulmans accomplis.

Certes le traitement infligé aux talibés est une question sensible parce que liée à la croyance, à une tradition. Par ailleurs, nous ne pouvons pas en faire un sujet tabou au point de n‘exprimer aucun point de vue. Au contraire, cette question nous interpelle en tant que musulman. Tout musulman doit obligatoirement apprendre le Coran. C’est notre religion qui nous l’impose. Les meilleurs d’entre nous sont ceux qui maitrisent le Coran d’après les enseignements Islamique.

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Dès lors, je pense que nous devons faire en sorte que l’apprenant se sente attiré par ce SUPER PRIVILÈGE en mettant en place un système moderne sans pour autant rompre avec la tradition car le monde évolue. Par conséquent, il faut une large concertation inclusive entre tous les acteurs : les pouvoirs publics, les maîtres coraniques, les guides religieux, les anciens « ndongo daara », la société civile…

Il faut encourager les talibés à rester auprès de leurs parents et à étudier dans leur lieu de résidence, impliquer les parents dans la prise en charge et le suivi des talibés. Et enfin adopter la loi portant statut du daara qui vise à réglementer l’ouverture et la gestion des daaras.

Que l’Etat prenne ses responsabilités pour mettre les daaras sous l’autorité d’une tutelle.