ANALYSE – Rien n’est encore dit, tout comme rien n’est encore fait, même s’il est un constat sur lequel on peut s’accorder : le paysage politique ne devrait plus se conjuguer avec l’actuel président après 2024.

Les violentes manifestations, au début de la première semaine de mars entachées de sang, avec 13 morts, des centaines de blessures dont certaines graves, des casses et dommages estimés à plusieurs milliards de francs CFA, ont exprimé un ras-le-bol général suffisamment retentissant pour que le message ne soit pas compris par la chapelle présidentielle.

2019-2024, la der de Macky Sall

Certes, les Sénégalais, pouvoir, opposition et société civile, sont dans l’attende des résultats des enquêtes, si jamais enquêtes il y a et qu’elles aillent jusqu’au bout et soient publiées – une autre affaire -, mais les émeutes, qui furent d’une violence inouïe, sont aussi assez révélatrices du malaise économique et social et ce certainement à des niveaux insoupçonnés, pour que les questions encore entières sur les meurtres par balle à bout portant, et les saccages et incendies de grandes surfaces de la chaîne de distribution Auchan et certaines station d’essence de Total, passent sous le paillasson du silence.

Pouvoir, opposition et société civile devraient se pencher sérieusement sur ce qu’il s’est passé si nous ne voulons pas passer pour une République où chacun fait ce qu’il lui plait sans en être inquiété.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est de mettre la loupe sur la nouvelle configuration politique qui s’impose plus qu’elle ne soit voulue et s’accélère plus que ne le souhaitent certains bastions, notamment celui du camp présidentiel qui se voit pris de vitesse par la tournure des événements même si ce n’est pas à eux qu’on apprendrait, en principe, qu’en politique il ne faut se fier à rien, surtout pas à l’immobilisme.

Le retour des bannis

Que fera le Président Macky Sall après le soulèvement qui a failli plonger le pays dans le chaos ? La première remarque est qu’il n’a pas trop le choix et qu’il n’a surtout plus de marge de manœuvre assez grande. Il est coincé et doit faire maintenant avec ceux qu’il a largués sur la route d’un projet probablement teinté de 3e mandat.

Reprendre langue avec des personnalités politiques de son camp mises en veilleuse s’oblige quasiment à lui, dans ce dernier virage de son mandat et pour la suite de sa vie d’homme d’après 2024.

Ces hommes et femmes assez balèzes, pour faire face à « l’ennemi » (Ousmane Sonko) et dotés de moyens qu’il devra tout de même renforcer, devront s’avérer non seulement de solides boucliers d’ici 2024, mais aussi de fins stratèges pour barrer la route à « l’ennemi » et assurer une continuation libérale au pouvoir.

C’est ainsi que l’ancien tout puissant ministre de l’Economie, des Finances et du Plan, puis ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur, Amadou Ba, pourrait revenir aux affaires et haut perché, avec, pourquoi pas, des galons de Premier ministre qui lui donneront des coudées franches pour prendre à bras le corps le projet marron-beige.

Amadou Ba a les épaules assez larges, le dos suffisamment rond et est prétendu assez riche pour prendre le fauteuil du chef et briguer la présidentielle.

La « dame de fer », la « difficile » Aminata Touré que le Président Sall n’est pas parvenue à dompter, malgré les illusions gouvernementales qu’il lui a servies, n’est pas à écarter dans la task-force que le patron des « républicains » mettra en place, pour assurer la transition et donc ses arrières pour un repos post-présidentiel mérité.

Mimi Touré qui a fini par apprendre et comprendre les subtilités de la politique politicienne est celle qu’il faut pour aller fouiller dans le maquis et faire remonter à la surface des « souillures » qui pourraient faire mal à « l’ennemi » qui n’est pas encore tiré d’affaire.

Ambitieuse, Mimi Touré dont on dit qu’elle rêve de devenir la première femme présidente du Sénégal, nourrit assez de rêve pour se positionner dans la lutte menant à l’avenue Léopold Sédar Senghor. Son tempérament est une aubaine pour Macky Sall. Reste à savoir quelle place, elle aura, après avoir été ministre de la Justice, Premier ministre et présidente du Conseil économique, social et environnemental.

L’ancien patron des flics et maire de Linguère, Aly Ngouille Ndiaye, pourrait revenir dans l’appareil.

Le digital 2AN a laissé un grand vide, disent beaucoup. Le costume semble trop large pour son successeur Antoine Félix Diome. Mais quelle place pourrait avoir l’ancien élève de De Lafosse ?

Ira-t-il aux affaires étrangères où aux Forces armées ?

Pour avoir bien négocié avec les flics et surtout bien communiqué sur des sujets aussi brûlants que celui de Ndingler, 2AN tiendrait sans problème les armées dont les camps sont devenus des tribunes de confidences politiques.

Un désordre en uniforme hérité de la décision historique de père Wade d’instaurer le droit de vote chez les militaires et paramilitaires.

Depuis, on ne parle que politique dans les camps, les casernes et autres bastions des hommes en tenue.

Un tel pied à terre ne ferait que du bien pour Aly Ngouille Ndiaye qui nourrit aussi des ambitions présidentielles. Mais pour ce faire, il devra, comme les autres, mouiller le maillot pour les 3 dernières années du Président Sall pour assurer son retrait en toute tranquillité.

C’est dire quel changement devra opérer le placide 2AN, pour donner des assurances à Macky Sall et s’assurer des moyens qui lui permettront de faire la guerre au moment opportun afin de se positionner et se retrouver au deuxième tour de la présidentielle 2024, s’il ambitionne d’y aller comme le prétendent certains ?

Premier chef de la diplomatie, au tout début de l’ère Macky Sall en 2012, le médiateur de la République, qui aime bien parler à la première personne du singulier, n’est pas à écarter dans cette météo politique.

Alioune Badara Cissé ou ABC ferait un excellent ministre d’Etat et ministre de la Justice au moment où observateurs et bon nombres de Sénégalais ont fini non seulement de ne plus faire confiance à dame Justice, mais aussi et plus grave ont avoué ne plus la respecter.

Apprécié par ses compatriotes et écouté, ABC, qui n’a pas sa langue dans sa poche, peut participer aux objectifs du Président Sall, dont la plus importante pour la cohésion sociale et stabilité politique est la pacification de ses relations avec l’opposition, la société civile, mais surtout avec les populations et les jeunes.

ABC, que l’on croit nourrir aussi une ambition présidentielle, sait comme les trois premiers, combien une visibilité au soleil servirait ou noierait, ses ambitions.

Servir Macky Sall et travailler en même temps un calendrier politique personnel, est cependant une expérience trop intéressante pour ne pas être tentée.

Idy, Khalifa, Karim, l’autre béquille

Le leader des républicains pourrait appeler d’autres anciens membres de son équipe, ceux notamment à forte influence nationale et internationale, pour corser sa team de 2021-2024 et installer un barrage imprenable, non sans alliance nouée par ailleurs, notamment du côté d’Idrissa Seck, qui s’est rapproché de lui, et d’un certain Karim Wade dont le retour à Dakar n’est plus qu’une question de temps, selon des membres influents de ce qu’il reste du Parti démocratique sénégalais.

Le Président Macky Sall pourrait bien entendu agir autrement, en faisant appel à d’autres ressources, celles de l’opposition dite radicale, pour un gouvernement d’union national ou élargi, mais c’est un pari fort risqué qu’il prendrait face à des adversaires qui ont le vent en poupe ou croient l’avoir.

La réalité de son de son entourage immédiat et idéologique est que la situation du Parti socialiste est fort complexe sans Khalifa Sall, que l’Alliance des forces du progrès (AFP) est en perte de vitesse, qu’il a trop peu d’opportunité pour ne pas compter sur ses anciens lieutenants et ses frères libéraux avec qui il aura fait la paix, en amnistiant et Karim Wade et l’ancien maire socialiste de Dakar, Ababacar Khalifa Sall.

La paire constituante de la deuxième béquille avec Idrissa Seck semble être avec celle des Amadou Ba, Mimi Touré, Aly Ngouille Ndiaye, ABC et consort, une assurance pour un retrait annoncé et une retraite présidentielle paisible.

Charles FAYE