Il y a exactement un an, le 16 novembre 2018, pour le compte de la rédaction de Seneweb, j’avais quitté Dakar, vers 20h, pour me rendre à Bamako, où m’attendais l’artiste planétaire Salif Keïta qui, à l’époque, m’avait fait l’honneur de m’inviter à son concert de Fana en hommage à une petite fille albinos assassinée froidement par un individu non- identifié, mais aussi contre l’oppression exercée par les populations d’Afrique sur les albinos comme lui.

Arrivé à Bamako, je retrouve Salif Keïta chez lui après une interview avec le Premier ministre, Soumaila Boubey Maiga. Il faut rappeler que c’est dans ce contexte qu’il fêtait ses 70 ans ainsi que ses 50 ans de musique. Je découvre un homme humble, ouvert, patriote et très social. Dès que nous avons échangé sur le protocole de l’entretien qu’il devait m’accorder, Salif a choisi comme endroit le centre socio-culturel et éducatif qu’il a fait construire à Bamako pour les albinos.

C’est à ce moment-là, dans cet endroit au décor sobre mais accueillant, que j’ai pu mesurer l’engagement de Salif pour le bien-être des Africains défavorisés, en particulier ses compatriotes maliens, surtout les albinos.

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L’interview pour laquelle, j’étais venu au Mali démarra alors mon hôte, entouré de ses musiciens et de certains de ses fans, attendait une autre icône du continent Ismaïla Lô. Les deux musiciens devaient faire une répétition pour le concert de Fana.

Une interview avec Salif Keita à Bamako ne pourrait se réaliser sans aborder des sujets tels que la gouvernance du Président IBK, la situation sécuritaire au Mali, ainsi que le rôle en Afrique de la France, pays qui avait lancé une vaste opération pour sauver le Nord du Mali dont les populations, faute d’une armée nationale digne de ce nom, sont en proie aux attaques violentes des djihadistes.

Au cours de l’entretien, Salif Keita m’annonce que le djihadisme et le terrorisme sont soutenus par la France. Et que, pire, le Président IBK était au courant de cette situation. Ces propos, accablants, glaçants, venant d’un homme aussi intelligent, cultivé et informé comme Salif Keïta, me paraissaient crédibles. Malgré tout, j’avais pris sur moi-même la responsabilité de ne pas les diffuser pour ne pas exposer Salif Keïta au courroux éventuel des Français et de la France. Près d’un an après, comme pour me faire payer cette auto-censure au dessein bienveillant, il remet le couvert en se chargeant lui-même de porter ses accusations sur la place publique, via sa page Facebook.

Par-delà la sévérité du tacle et la gravité des accusations contre la France, cette saillie de Salif pose l’éternelle question de l’indépendance de l’Afrique vis-à-vis des puissances étrangères.

Franklin Boukaka, artiste congolais, spécialiste de la Rumba, assassiné le 22 février 1972 à Brazzaville, Le bûcheron, se demanda : « Afrique, qu’as-tu fait de ton indépendance ?». Cette question, à l’aune de 2020, se pose avec acuité.

En effet, 60 ans après les Indépendances- triste constat- ni le Mali ni l’Afrique n’ont réussi à mettre en place une armée capable de défendre leurs territoires et leur souveraineté.

En 2020, c’est triste de voir l’Afrique porter les défis de son indépendance et sa liberté. Depuis 60 ans l’Union africaine n’arrive pas à mettre en place une armée forte, entrainée et équipée pour prendre en charge la sécurité du continent.

L’Afrique ne peut plus, en 2020, s’obstiner à faire porter éternellement aux puissances étrangères la responsabilité de ses institutions défaillantes, son incapacité à se défendre, à sécuriser ses frontières, ses populations, villes, et capitales.

Depuis 60 ans, l’Afrique n’a pas trouvé sa voie, comme l’Asie et l’Amérique. Alors il est temps de se poser les bonnes questions, pour avoir les bonnes réponses. L’Afrique doit rompre de manière définitive ce cordon ombilicale qui le lie à la France.

Ce qu’on appelle la Françafrique sera toujours une réalité tant que la France n’arrêtera pas ses multiples opérations de sauvetage sur le continent.

En 2010, la France a déclenché en Côte d’Ivoire l’opération LICORNE, qui consistait à enlever par la force, un président de la République démocratiquement élu (Gbagbo). Pourtant en 2002, lorsque le conflit armé a éclaté dans ce même pays, Paris refusa de répondre à l’appel du Président Gbagbo Laurent. Les autorités françaises se justifièrent en invoquant un conflit « entre ivoiriens ».

L’intervention militaire à l’époque de la France en Côte d’Ivoire aurait pu nous éviter les milliers de morts de la crise ivoirienne de 2010.

Après LICORNE, une opération est lancée par Nicolas Sarkozy en 2011 pour « sauver » la Libye. Celle-ci se termina par la mort de Kadhafi, mais également la mort de toutes les institutions libyennes. Ce qui déstabilisa la région jusqu’au Nord du Mali que la France tente de sauver avec l’Opération Barkhane menée dans le Sahel.

Toutes ces opérations rejoignent une massive présence militaire française sur continent. Le temps passe Barkhane reste. Ce qui pose aujourd’hui un conflit entre la France et les populations d’Afrique anti-Françafrique.

Pour chaque génération d’Africains, le défi reste entier : rendre notre continent totalement indépendant et souverain