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Formations politiques au Sénégal : la Tyrannie des chefs

niass et tanor dieng
Publié par Sokhna Fall

Les formations politiques n’ont pas bonne presse, au SĂ©nĂ©gal – La plupart des prĂ©sidents-fondateurs ou leurs hĂ©ritiers imposent leur successeur, soit parmi leur descendance, soit parmi leur cercle d’amis proches – DĂ©cryptage !

L’histoire se passe Ă  Rufisque, Ă  la mosquĂ©e de Sant Yalla. Le titulaire au poste d’imam, absent depuis des semaines pour cause de maladie, se pointe un beau jour, un vendredi, pour imposer son propre remplaçant. Ses intĂ©rimaires s’y opposent avec vĂ©hĂ©mence. Et ce qui Ă©tait parti pour ĂȘtre une communion avec le CrĂ©ateur vire Ă  une guerre de succession. Ce jour-lĂ , les fidĂšles n’ont pu accomplir leur obligation religieuse, la priĂšre du vendredi. Du moins, pas dans cette mosquĂ©e. Ils plient leurs nattes et rebroussent chemin.

Comme pour les mosquĂ©es, les successions, dans les partis politiques, sont aussi souvent trĂšs difficiles. La plupart des leaders n’ont pas fait leur cet adage wolof qui dit : ‘’Kou ignane sa ndono, ca dee win niaw’’ (tout chef qui rechigne Ă  se choisir un hĂ©ritier risque d’avoir une vilaine succession).

Ainsi, de Senghor Ă  Macky Sall, en passant par Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et consorts, presque tous les partis ont, Ă  un moment de leur histoire, Ă©tĂ© confrontĂ©s Ă  un problĂšme de transition. Souvent tumultueux, parfois dĂ©bouchant mĂȘme sur des pugilats aux consĂ©quences nĂ©fastes.

Au Parti dĂ©mocratique sĂ©nĂ©galais (PDS), il n’y a pas eu d’échanges de coups de poing entre Abdoulaye Wade et son ‘’trĂšs fidĂšle’’ compagnon MadickĂ© Niang. Mais les mots ont volĂ© trĂšs bas. ‘’Je jure devant Dieu et Khadim Rassoul’’, professe MadickĂ© pour allĂ©guer de sa bonne foi. Il rĂ©agissait ainsi Ă  une dĂ©claration dans laquelle son mentor l’accusait de lui avoir administrĂ© un coup de couteau dans le dos. Un gros coup qui venait de s’abattre sur l’ancien parti au pouvoir qui n’en finit plus avec la saignĂ©e. Le patron, Wade, s’entĂȘtant coĂ»te que coĂ»te, selon nombre d’observateurs, Ă  vouloir imposer son fiston en tentant, comme l’accusait Idrissa Seck, ‘’de dĂ©truire et punir tout fils d’emprunt’’ qui n’accepterait de servir le fils aprĂšs le pĂšre. Ainsi la bombe Karim qui a explosĂ© Ă  l’arrivĂ©e du Pds au pouvoir, n’en finit pas de provoquer des consĂ©quences dĂ©sastreuses.

L’ancien maire de Kanel, Amadou Tidiane Wane, regrette avec amertume les Ă©vĂšnements qui secouent le parti de Wade. ‘’Ce qui leur arrive est vraiment malheureux. Car le PDS, comme le PS, c’est devenu un patrimoine commun Ă  tous les SĂ©nĂ©galais. Ces partis n’appartiennent plus Ă  une personne. Il faut Ă©viter d’exclure des gens parce qu’ils ont juste des avis contraires. Abdoulaye Wade doit savoir que le SĂ©nĂ©gal, le PDS n’est pas une royautĂ©. Il ne peut faire comme faisaient Lat SoucabĂ© Fall, Alboury Ndiaye
 Il faut qu’il arrĂȘte de vouloir imposer son fils et essaie de promouvoir ses cadres’’.

Mais les problĂšmes de gouvernance du PDS sont plus vieux que l’entrĂ©e en politique de Karim Wade. Abdoulaye Wade, selon nos interlocuteurs, a toujours eu des difficultĂ©s avec ses seconds.  Et souvent, cela a occasionnĂ© des ruptures brutales encore fraiches dans les mĂ©moires. Selon les cas, Me Wade est tantĂŽt dans les habits de victime, trahi par ses plus fidĂšles compagnons, tantĂŽt dans ceux du coupable qui veut Ă©craser tous ceux qui lui sont hostiles. Un vrai monarque dans la rĂ©publique PDS.

‘’DĂ©volution monarchique’’

Le porte-parole de la Ligue dĂ©mocratique (LD), Moussa Sarr, tĂ©moigne : ‘’Wade a toujours eu des problĂšmes avec ses adjoints. Il s’est toujours arrangĂ© Ă  les liquider parce que, pour lui, le parti lui appartient. Il y fait ce qu’il veut. Et comme c’est sa propriĂ©tĂ©, il veut y instaurer ce qu’il n’a pu faire au sommet de l’État, c’est-Ă -dire une dĂ©volution monarchique. C’est inacceptable’’.

Si, aujourd’hui, l’actualitĂ© du PDS survole l’espace public, les problĂšmes liĂ©s Ă  la gouvernance des partis politiques transcendent les limites du parti libĂ©ral. Relativement jeune, l’Alliance des forces de progrĂšs (AFP) de Moustapha Niasse s’est rĂ©cemment signalĂ© de fort belle maniĂšre dans ce registre. Durant ses 20 ans d’existence, ledit parti aura connu pas mal de dĂ©parts sur fond de polĂ©miques. Mais, Ă  n’en pas douter, celui de Malick Gakou a Ă©tĂ© le plus abracadabrantesque. S’adressant indirectement Ă  son ex-homme de confiance, Moustapha Niasse n’y Ă©tait pas allĂ© avec le dos de la cuillĂšre. Allant jusqu’à les traiter de ‘’djinns, de salopards et d’imbĂ©ciles’’. Le clash Ă©tait dĂšs lors inĂ©luctable. Gakou et ses amis quittent la barque et crĂ©ent leur propre parti politique. HĂ©lĂšne Tine, elle, n’a pas attendu d’ĂȘtre jetĂ©e Ă  la porte. Bien avant Gakou, l’ancienne progressiste avait lĂąchĂ© l’enfant de Keur Madiabel et son parti. Elle fustige, elle aussi, le mode de gouvernance des partis politiques. InterpellĂ©e sur les raisons de son dĂ©part de l’AFP, elle explique : ‘’J’ai prĂ©fĂ©rĂ© m’arrĂȘter quand j’ai vu que le parti est devenu la propriĂ©tĂ© d’un groupe d’amis qui ont cheminĂ© pendant un bon bout de temps. Ce sont d’anciens copains du Parti socialiste qui rodaient autour du secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral et qui dĂ©cidaient de tout. Soit tu acceptes d’ĂȘtre Ă  leur solde ou tout simplement tu claques la porte. J’ai choisi cette derniĂšre option.’’

Ils sont nombreux, Ă  l’AFP, Ă  avoir Ă©tĂ© confrontĂ©s Ă  l’intransigeance de leur prĂ©sident. Mais comme Moustapha Niasse et Wade, mĂȘme Macky Sall, fondateur de l’Alliance pour la RĂ©publique (APR) semble ĂȘtre hostile au n°2. AprĂšs s’ĂȘtre dĂ©barrassĂ© de son compagnon Alioune Badara CissĂ©, il a optĂ© laisser le vide s’installer autour de lui.

Aujourd’hui bourreau de Gakou et consorts, Moustapha  Niasse a auparavant Ă©tĂ© lui-mĂȘme victime du manque de dĂ©mocratie qui gangrĂšne tous les partis politiques. Dans leur ouvrage ‘’Le SĂ©nĂ©gal sous Abdou Diouf. Etat et sociĂ©té’’, 1990, pp.384, Momar Coumba Diop et Mamadou Diouf attribuaient les propos suivants Ă  l’actuel prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale, Ă  l’époque membre du Parti socialiste : « Si l’on n’a pas pu changer le parti de l’intĂ©rieur depuis dix ans, il faut envisager sĂ©rieusement de crĂ©er un nouveau parti qui intĂ©grerait l’expĂ©rience et les acquis historiques du PS et qui s’adapterait mieux au contexte actuel et aux mutations indispensables de la sociĂ©tĂ© sĂ©nĂ©galaise. » Ce parti verra finalement le jour environ 8 ans plus tard.

Comme quoi, la pandĂ©mie qui gangrĂšne la dĂ©mocratie dans les partis ne date pas d’aujourd’hui. L’ancĂȘtre des formations en a Ă©galement souffert. D’ailleurs, Abdou Latif Coulibaly, dans ‘’Le SĂ©nĂ©gal Ă  l’Ă©preuve de la dĂ©mocratie ou L’histoire du Ps de la naissance Ă  nos jours’’, pp.161, 1999, disait : « Un parti ne peut pas ĂȘtre une armĂ©e, oĂč les gĂ©nĂ©raux doivent commander et les hommes de troupe doivent se mettre au garde-Ă -vous, agir avant de rĂ©flĂ©chir.’’ Pourtant, dans la plupart des cas, cette rĂšgle de subordination chĂšre aux militaires, prĂ©vaut. Avec des militants souvent disciplinĂ©s qui disent oui Ă  tout ce que veut le prĂ©sident-fondateur. Ainsi au PDS, pendant trĂšs longtemps, personne n’avait honte de se rĂ©clamer variable. Wade Ă©tant la seule constante. Au Ps Ă©galement, il est une rĂšgle tacite qui veut qu’Ousmane Tanor Dieng, aprĂšs Senghor et Diouf, soit l’unique constante. Avant lui, Senghor et Abdou Diouf ont rĂ©gnĂ© sans partage Ă  la tĂȘte du Ps. L’un et l’autre se sont choisis eux-mĂȘmes des remplaçants. L’un et l’autre ont Ă©tĂ© Ă  l’origine des dĂ©parts de Babacar Ba, ancien ministre des Finances sous Senghor (1979), Moustapha Niasse et Djibo Ka (suite au CongrĂšs sans dĂ©bat de 1996), explique Amadou Tidiane Wane.

L’alternance gĂ©nĂ©rationnelle, une chimĂšre

Pendant que les papys s’accrochent à leurs privilùges, les jeunes loups trinquent.

Au SĂ©nĂ©gal, les prĂ©sidents-fondateurs ne lĂąchent jamais prise. Refusant de partir Ă  la retraite et de laisser Ă©merger la jeune gĂ©nĂ©ration. Gare Ă  ceux qui tentent de remettre en cause leur leadership. Ils sont nombreux, les jeunes Ă  ĂȘtre sacrifiĂ©s Ă  l’autel des dinosaures boulimiques. Moustapha Niasse, lors d’une rĂ©union du Bureau politique de son parti en dĂ©cembre dernier, bottait en touche de telles accusations et se dĂ©fend. ‘’Je ne demande pas Ă  ĂȘtre reconduit. Je souhaite que des jeunes montent au sommet du parti’’, disait-il. Il Ă©tait alors ferme quant Ă  sa volontĂ© de lĂącher les rĂȘnes, en CongrĂšs, en 2018.

Depuis huit ans, informait-il, il se serait Ă©vertuĂ© Ă  provoquer un changement gĂ©nĂ©rationnel dans sa formation politique. De telles promesses, espĂ©rons-le, n’engageront pas que ceux qui y croiraient. Niasse, Ă  78 ans, reste toujours seul commandant de bord Ă  l’AFP. Il fait ainsi partie de la race des chefs de parti ayant fait au moins plus de 20 ans Ă  la tĂȘte de leurs structures. Dans la mĂȘme catĂ©gorie, on retrouve Ousmane Tanor Dieng qui est Ă  la tĂȘte du Ps depuis le CongrĂšs sans dĂ©bat de 1996, Abdoulaye Wade depuis la naissance du Pds en 1974, Madior Diouf, Rnd… Landing SavanĂ©, lui, qui refusait Ă©galement de cĂ©der le fauteuil d’Aj, a connu un putsch de la part de son binĂŽme Mamadou Diop Decroix. MalgrĂ© la dĂ©cision de justice en faveur de son camarade, il s’arcboute toujours Ă  son titre de chef de parti. Comme certains vieux, dans certains hameaux, s’accrochent Ă  leur qualitĂ© de chef de quartier.

Ainsi, plusieurs fois thĂ©orisĂ©e, l’alternance gĂ©nĂ©rationnelle devient une chimĂšre Ă  la tĂȘte de la plupart des formations politiques sĂ©nĂ©galaises. Souvent, les jeunes qui veulent franchir la ligne rouge sont poussĂ©s vers la sortie et n’ont aucune autre alternative, sinon de crĂ©er leur propre cadre, comme l’a fait Gakou. Comme l’aurait fait Khalifa Sall dĂ©jĂ  exclu du PS originel.

Les bons Ă©lĂšves

Toutefois, convient-il de souligner, dans cet ocĂ©an de dirigeants boulimiques, ont Ă©mergĂ©, quelquefois, des leaders plus raisonnables qui, Ă  un moment donnĂ© de leur existence, ont compris la nĂ©cessitĂ© de passer le tĂ©moin. MĂȘme s’ils ont auparavant fait plus de 20 ans dans leurs partis respectifs sans jamais remporter la moindre bataille, Abdoulaye Bathily et Amath Dansokho ont su partir Ă  point, alors qu’ils auraient bien pu s’accrocher comme Abdoulaye Wade, Ousmane Tanor Dieng ou Moustapha Niasse.

Deux autres leaders, un peu de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration, se sont aussi signalĂ©s de fort belle maniĂšre. Il s’agit de Magatte Thiam (SG du Parti de l’indĂ©pendance et du travail de 2010 Ă  2016) et Mamadou Ndoye (SG Ligue dĂ©mocratique de 2013 Ă  2017). Ces derniers avaient remplacĂ© respectivement Dansokho et Bathily. Moustapha Niasse, lors de la rĂ©union de son Bureau politique, avait d’ailleurs confié : ‘’Je demanderai Ă  Abdoulaye Bathily comment il a fait pour se libĂ©rer de la tĂȘte de son parti.’’

Pour Moussa Sarr, le principal problĂšme, c’est le manque de volontĂ©. ‘’Il y a, dit-il, une insuffisance de solidaritĂ© gĂ©nĂ©rationnelle. Les gĂ©nĂ©rations qui ont crĂ©Ă© les partis manquent souvent de gĂ©nĂ©rositĂ© envers les gĂ©nĂ©rations actuelles. Il faut le corriger pour qu’il y ait plus d’alternance dans les partis. Ce qui va influer un souffle nouveau Ă  la vie politique dans notre pays’’. A en croire HĂ©lĂšne Tine, le problĂšme, ce n’est pas seulement les SG. ‘’Parfois, argue-t-elle, ce sont des groupuscules qui, certainement, ont fait leurs 400 coups ensemble et qui se liguent pour sacrifier tout jeune qui Ă©merge’’.

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A propos du rédacteur

Sokhna Fall

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