LIMAMETTI.COM- 10 ans après 2011, vous marchez sur les pas de votre prédécesseur. Et dans votre prison dorée, vous ne vous en rendez même pas compte. S’il vous convient d’être amnésique aujourd’hui, les faits sont là pour vous rappeler l’histoire

Je reprends ma plume en ce dimanche 7 mars 2021 après un long moment de silence. J’écris le cœur en peine, mais l’esprit clair et lucide. J’écris comme l’ont fait bien d’autres avant moi et comme le feront bien d’autres après moi.

Je m’appelle Ndèye Aminata Dia, je suis née et j’ai grandi au Sénégal. En 2012, j’étais en classe de terminale. Je me rappelle de l’investiture du président de la République Macky Sall. Étudiante à l’Institution Sainte Jeanne D’Arc, j’étais dans la rue avec les autres personnes assemblées pour l’acclamer lors de son arrivée. Les mois précédents avaient été chargés de tension, de manifestations, de discours tous autant chargés les uns que les autres condamnant les tentatives du président de l’époque, maître Abdoulaye Wade, de vouloir voler les élections à travers la modification de la constitution pour obtenir un troisième mandat[1].

L’année scolaire était profondément perturbée comme chaque année scolaire avant cela, mais c’est celle que je remarquais en particulier, car j’avais mon baccalauréat à passer. Une fois ce dernier obtenu, j’avais des perspectives d’études supérieures qui s’offraient à moi qu’ils me tardaient de poursuivre. Alors je priais pour une année « normale ». Sauf qu’il n’y avait rien de normal. Les enseignants étaient en grève continuellement. Les élèves dans les différentes institutions publiques voyaient leurs cours perturbés, annulés la plupart du temps. Par moment, eux aussi allaient sortir les élèves dans les institutions privées : « pourquoi auriez-vous le droit de faire cours et d’être à l’école alors que nous ne le sommes pas ? »

La jeune fille de 17 ans que j’étais à l’époque trouvait cela égoïste et infondé. J’étais dans une école privée et je ne pensais pas devoir payer pour ce que je considérais à ce moment-là ne pas être de ma responsabilité. Je me rappelle avoir eu des conversations tendues avec des amis, eux-mêmes élèves dans des écoles publiques. Ils essayaient de m’expliquer que si tous les élèves du Sénégal décidaient de témoigner leur solidarité en marquant une semaine sans aller en cours, même ceux qui en avaient la possibilité, cela participerait à faire bouger les lignes et interpellerait les autorités sur la nécessité de repenser le système éducatif.

Cependant, je les écoutais sans les entendre. Tout ce à quoi je pensais à un niveau personnel, c’était l’obtention de mon baccalauréat et la peur de l’année blanche qui pesait sur nos têtes. À mon sens, le blâme était celui des enseignants qui en lieu et place d’enseigner n’arrêtait pas de faire des grèves ou encore la faute des parents eux-mêmes qui n’avaient qu’à tous mettre leurs enfants à l’école privée. Mes amis me trouvaient en retour égoïstes et sans cœur : « comme si tout le monde avait les moyens de mettre leurs enfants à l’école privée », me rétorquaient-ils. Ce à quoi je m’offusquais en retour bien évidemment : « mes parents à moi ne sont pas riches, mais ils font de mon éducation une priorité » ; à quoi eux rétorquaient : « parce que nos parents à nous ne font pas de notre éducation une priorité ? ».

Le débat continuait vide de sens pour moi. Du haut de mes privilèges, je ne pouvais pas entendre les revendications de mes amis. Mettre la faute sur les enseignants, les parents ou même les élèves qui faisaient sortir d’autres élèves était plus simple que de voir les inégalités criantes qui divisaient mon pays.

Des inégalités structurelles et systémiques qui au-delà d’impacter l’école que nous fréquentons, impactent également les habits que nous portons, les informations que nous écoutons, les hôpitaux où nous nous soignons, les endroits où nous faisons nos courses, les denrées alimentaires que nous achetons, les gadgets électroniques que nous possédons, les moyens de transport que nous empruntons, les lieux où nous partons en vacances lorsque vacances il y a, les personnes que nous rencontrons, les cercles que nous fréquentons et les opportunités auxquelles nous avons accès.

L’élève que j’étais à l’époque était effrayée et manquait cruellement d’empathie et de capacité à écouter de manière active et à se décentrer de sa propre personne pour voir que dans un système qui fonctionne, chaque élève serait à l’école à l’heure d’être à l’école au lieu d’être dans la rue pour sortir d’autres élèves ; que chaque enseignant serait heureux de pratiquer sa vocation tout en ayant de quoi subvenir aux besoins de sa famille de manière digne et satisfaisante ; que chaque parent aurait les ressources nécessaires pour mettre ses enfants dans les meilleures conditions de sorte qu’ils puissent aller au bout de leur potentiel ; que chaque enfant aurait l’environnement idéal à son développement en tant qu’enfant et n’aurait pas à grandir plus vite que nécessaire.

C’est ce vent d’espoir pour des lendemains meilleurs qui vous a porté, monsieur le président Macky Sall, au pouvoir. Je me rappelle encore du soir même des élections en février 2012. Maître Abdoulaye Wade alors président sortant vous avait appelé au téléphone pour vous féliciter de votre victoire après que les tendances lourdes aient commencé à vous designer comme vainqueur. Là où tout le monde pensait, moi y compris, que le Sénégal pourrait basculer dans le chaos et la violence avec un président qui allait s’accrocher au pouvoir, maître Abdoulaye Wade s’était en dernier recours plié au jeu démocratique.

Je me rappelle des mots de maître Aissata Tall Sall, maire de Podor et députée à l’Assemblé nationale à l’époque : « aujourd’hui, c’est le Sénégal qui gagne, c’est la démocratie qui gagne, c’est le peuple sénégalais qui gagne ». Je me rappelle de ma mère en larmes. Je me rappelle des jubilations, de l’euphorie dans les rues de Dakar. C’est le peuple sénégalais qui célébrait la venue de son nouveau président et de ce que tous voyaient en 2012 comme une transition vers un système de gouvernance juste, équitable et transparent. Moda Dieng du département de Sciences politiques à l’Université de Montréal au Canada le décrit en ces termes dans son essai La contribution des jeunes à l’alternance politique au Sénégal : Le rôle de Bul faale et de Y’en a marre : « Entre 2000 et début 2012, il y a donc eu un divorce entre le régime d’Abdoulaye Wade et une bonne partie de la population sénégalaise. L’opposition la plus radicale provenait des jeunes, la catégorie sociale la plus touchée par le chômage et la précarité. » Moda Dieng toujours, cite les propos de Fadel Barro, alors coordonnateur du mouvement Y en a Marre qui, dans un entretien avec le journal burkinabè, Lefaso.net le 6 juillet 201[2] expliquait les raisons de la naissance du mouvement en ces termes : « À l’époque, la vie au Sénégal était rythmée par des coupures intempestives d’électricité, des scandales financiers à coups de milliards, une injustice sociale extraordinaire, l’arrogance du régime de Abdoulaye Wade dont le système et ses hommes affichaient une indifférence face aux souffrances de la population. À l’époque, on s’était sentis abandonnés en tant que citoyens sénégalais. Abandonnés par les élites politiques, syndicales, maraboutiques… Il n’y avait quasiment personne pour se faire l’écho sonore de nos frustrations et de nos préoccupations. Autour de ces réflexions et discussions, on a décidé une nuit de mettre sur pied un mouvement qui s’appelle ‘Y’ en a marre ».

Monsieur le président, permettez-moi de vous rafraîchir la mémoire : vous ne vous êtes pas simplement joints au mouvement M23 et Y en a Marre, vous êtes président aujourd’hui en partie du fait de l’engagement de ce mouvement, et de tous les jeunes et opposants sénégalais qui sont descendus dans les rues pour dire stop à ce qu’ils jugeaient être une confiscation de la volonté populaire. Mouvement qui comme Modou Dieng le rappelle : « s’est illustré dans la contestation pour exprimer explicitement les difficultés que vit la majorité des Sénégalais (…). » Et qui s’est promis pour reprendre les mots de Modou Dieng toujours de « ne plus continuer à endurer les épreuves et à réprimer la colère, seulement parce que l’harmonie et la paix sociale sont à préserver. »

S’il vous convient d’être amnésique aujourd’hui, les faits sont là pour vous rappeler l’histoire. Une histoire à laquelle vous preniez part avec fierté il y a dix ans auparavant, alors opposant qui aspirait à la magistrature suprême. Une histoire qui était loin d’être « pacifique », « calme », « apaisée ». Jeune Afrique titrait le 24 juin 2011 à 18h34[3] : « Sénégal : les émeutes à Dakar ont fait 102 blessés dont 13 policiers » et le 3 février 2012 à 11h59[4] : « Sénégal : Podor pleure ses morts après la répression d’une manifestation du M23 ». Des jeunes sénégalais et sénégalaises sont morts entre 2011 et 2012 pour vous permettre d’accéder aux fonctions que vous exercez aujourd’hui. Des jeunes sénégalais et sénégalaises sont descendus manifester leur indignation, leur ras-le-bol, leur mécontentement contre un régime à l’époque qui pour reprendre les titres de Jeune Afrique toujours « comparait la contestation à une simple « brise[5] » ».

Vous faisiez partie de ceux qui appelaient à la manifestation et qui criaient au scandale. Vous promettiez une fois arriver au pouvoir : « d’être le président de tous les Sénégalais » et de gouverner dans la justice et l’équité. Aujourd’hui, presque dix ans après, vous marchez sur les pas de votre prédécesseur. En effet, les émeutes qui ont éclaté au Sénégal depuis le 4 mars 2021 bien qu’ayant comme déclencheur une affaire liant Ousmane Sonko et Adji Sarr, deux citoyens sénégalais de droit égal qui auraient dû être départagés par la justice de manière transparente et égale. Seulement, ces émeutes vont au-delà de ces deux personnes.

Ces émeutes rappellent celles qui ont secoué le régime du président Abdoulaye Wade dix ans après son accession au pouvoir. Le symbole est là très fort, car vous approchez également les 10 ans au pouvoir monsieur le président et cette même jeunesse qui vous a porté au pouvoir aujourd’hui vous désavoue ouvertement et violemment. Oui violemment, puisque subissant eux-mêmes violence et misère. Face à ce déferlement dans les rues, vous choisissez le silence et votre ministre de l’Intérieur, monsieur Antoine Felix Diome n’a d’autres mots à offrir que : « terrorisme », « insurrection » et « conspiration contre l’État », rappelant à bien des égards Joseph McCarthy qui durant le « maccartisme » connu également sous le nom de « peur rouge » entre 1950 et 1954 traqua d’éventuels agents, militants ou sympathisants communistes aux États-Unis avec plusieurs millions d’Américains soumis à des enquêtes judiciaires et policières et à des investigations et de la répression menées par des commissions parlementaires américaines.

Le débat actuel polarisé aux extrêmes entre ceux qui condamnent les pillages et les actes de vandalisme survenus lors des émeutes ces trois derniers jours et ceux qui non sans les condamner les comprennent, rejoint le même débat que j’avais avec mes amis en classe de terminale : qui a le privilège aujourd’hui de ne pas subir les affres de la misère et de la faim ? Qui a le privilège d’avoir recours à d’autres méthodes que la violence pour se faire entendre ? Qui a le privilège dans le système dans lequel nous vivons d’être écouté et de se faire écouter ? Qui a le privilège de ne pas voir le signal de sa chaîne de télé pas seulement coupée, mais remplacée par un autre signal ? Qui a le privilège de se faire vacciner en premier ? Qui a le privilège de vivre ? Qui a le privilège de se mouvoir librement sans peur d’être surveillé, arrêté, traqué, malmené ? Qui a le privilège de bénéficier de la toute-puissance de l’État, des biens publics, des forces armées et d’en user à sa convenance pour bâillonner et opprimer tout un peuple ?

Monsieur le président, vous avez failli à votre mission et dans votre prison dorée, vous ne vous en rendez même pas compte. Comme maître Abdoulaye Wade en 2011, vous êtes sourds aux appels de votre peuple et d’une jeunesse qui si elle n’était pas en détresse pourrait jouir librement des plaisirs « d’apprendre et d’être poli » pour reprendre les mots de votre ministre de l’Intérieur. La radiotélévision sénégalaise montre des images qui vous glorifient à l’heure où le pays est en flammes et deux autres télévisions privées montrant en temps réel les manifestations sont censurées. L’argument est de dire qu’ils plébiscitent la violence. En la montrant ? En montrant la violence que vous et les membres de votre gouvernement cherchez à cacher au nom de la paix et de la cohésion sociale. Une paix de façade n’en est pas une. Une paix de connivence n’en est pas une. L’illusion de la paix n’en est pas une. Un pays où la jeunesse a perdu tout espoir au risque de préférer la mort à la vie n’est pas un pays de paix ni de cohésion sociale.

Les messages qui consistent à rappeler que le Sénégal est le pays de la paix, de la Téranga (hospitalité) et de la démocratie ne seraient pas oppressants s’ils admettaient la possibilité à ceux qui souffrent de pouvoir l’exprimer également et de pouvoir dire que le Sénégal est aussi le pays de la pauvreté, de la misère, de l’injustice, de l’oppression et de l’iniquité. Les messages qui montrent Sénégalais et policiers en accolade sont réels et magnifiques à célébrer. En même temps, elles ne peuvent en rien effacer les images d’affrontements entre manifestants et force de l’ordre et les vies blessées et perdues qui en résultent. La compassion est présente dans ce pays tout comme le sont la colère et l’indignation, et ces derniers ont trop longtemps été réprimés au profit d’un narratif de « paix et de cohésion sociale ». Elle est là le socle de l’explosion sociale : la répression d’une population qui au quotidien subit les affres de la misère.

Monsieur le président, réveillez-vous ! Il vous appartient encore de faire preuve d’empathie, d’écoute et de réagir avec un « généreux geste d’amour », pour reprendre les mots de Youssou Owens Ndiaye dans l’ouvrage collectif Politisez-vous. Il vous appartient encore de vous adresser à votre peuple et de sortir de votre mutisme. Toutefois, si vous continuer à vous targuer de puissance infinie et à engendrer au nom de cette dernière un océan de vacarmes en lieu et place d’une musique unificatrice comme le maestro que le peuple attend que vous soyez, gardez présent à l’esprit que Dieu est seul maître de l’océan, que son vacarme n’a nul besoin de paroles, que sa puissance seule vaut la peine d’être nommée et que son regard, même voilé, n’est que lumière.

Et quelle étrange merveille que la lumière, si douce lorsqu’elle nous couvre, mais tellement violente lorsqu’elle nous aveugle. Puisse Dieu tous nous en préserver y compris vous monsieur le président.